Projet SACHA en Haïti : la prévention santé par les communautés éducatives en contexte de crise

Hawa Fatty
1 Septembre 2020

SACHA – ou Santé de la Communauté éducative en Haïti – est un projet porté par CEMEA-Haïti, association d’éducation populaire haïtienne, soutenu par Wallonie Bruxelles International et coordonné à l’international par le RES depuis maintenant plus d’un an. Son objectif : contribuer à l’amélioration de la qualité de l’éducation par la promotion de la santé et du bien-être à l’école dans six établissements de la capitale haïtienne.

En marge de la réouverture des écoles sur l’île dans un climat tendu par un contexte socio-politique complexe et aujourd’hui une situation sanitaire difficile, les porteurs du projet et les bénéficiaires s’organisent pour continuer à faire vivre le projet SACHA. Une volonté qui traduit la résilience et l’engagement de ces personnes pour un projet dont la nécessité pour les communautés éducatives est d’autant plus importante en cette période de crise du coronavirus.

Empouvoirement des communautés éducatives

Alors que l’insécurité et l’insalubrité sanitaire continuent de représenter un problème majeur dans les écoles publiques haïtiennes, 6 établissements scolaires de Port-au-Prince se mobilisent à travers le projet SACHA pour favoriser l’engagement et l’autonomie des communautés éducatives sur les questions de santé dans les espaces scolaires. Le but de ce projet est donc de sensibiliser les communautés éducatives et les encourager à porter des actions sur les thématiques de l’hygiène et de la santé des élèves et des enseignant.e.s afin de favoriser de meilleures conditions d’apprentissage et de travail. Pour cela, les activités du projet s’articulent autour de 3 principaux axes :

  • Le renforcement de Comités d’Éducation à la Santé, Citoyenneté et Protection Sociale (CESCPS) :

Ce sont des instances décisionnelles participatives créés à l’intérieur des écoles participantes, rassemblant élèves, parents d’élèves et représentants du corps éducatif afin de les mobiliser autour du sujet de la santé à l’école.

Au lancement du projet, un forum ouvert avait été organisé en présence des différentes parties prenantes. Assainissement et hygiène, santé mentale, gestion des déchets ou encore éducation sexuelle, plusieurs thématiques avait alors été identifiées par les membres des comités puis discutées en amont d’une formation en gestion de projet conduite par Solidarité Laïque, partenaire du projet. Le but ? Les préparer au pilotage de projets de promotion de la santé dans leurs écoles respectives en fonction de leurs besoins.

Les activités du projet SACHA incluent la création d’outils leur permettant de mener leurs propres actions de sensibilisation dans leur établissement scolaire. A titre d’exemple, un guide d’animation en intelligence collective a été produit. Il est disponible en français et en créole.

  • La mobilisation du personnel enseignant et des syndicats de l’éducation :

Les travailleur·euse·s de l’éducation sont les meilleur·e·s ambassadeur·rice·s de la santé et de la protection sociale dans l’espace éducatif, il est donc primordial qu’ils·elles soient adéquatement informés de ces problématiques. Le projet SACHA prévoit ainsi des sessions de formations par des experts en santé, citoyenneté et protection sociale, afin que les enseignant·es puissent avoir connaissance de leurs droits en matière de santé au travail. L’idée étant qu’ils·elles puissent se saisir de ces sujets, les porter auprès de leurs pairs et être des acteur·rice·s du changement. 

  • Une démarche de Recherche-Action  :

Le projet est accompagné par des universitaires pour évaluer, modéliser et apporter des recommandations en vue de sa réplication dans d’autres régions ou d’autres pays​.

L’étudiant haïtien Jean-Ricard Florestal est ainsi chargé de suivre les activités des comités et de mener des enquêtes auprès des membres des comités sur leurs besoins. Il est assisté dans son travail de recherche par l’enseignant chercheur Obrillant Damus en collaboration avec la Chaire UNESCO EducationS et Santé. Jean-Ricard a par ailleurs eu l’occasion de présenter les activités et la portée du projet SACHA aux partenaires du Réseau lors de sa venue à Paris puis à Bruxelles en mars dernier.

Pandémie et crises politiques successives

Depuis le lancement du projet, les comités ont été à l’initiative de diverses actions sur les thèmes de la santé, la propreté et l’assainissement à destination des élèves et du personnel ; montrant des signes encourageants de consolidation des comités. Une dynamique qui s’est pourtant vue fortement perturbée alors que le projet commençait l’exécution de sa 2ème phase, avec de nouvelles activités et formations prévues.

Il va sans dire que la situation en Haïti est critique. Le pays qui souffre d’une instabilité politique et économique depuis de nombreuses années déjà, a été le théâtre de crises successives en fin d’année 2019. Des tensions qui ont considérablement impacté la vie des haïtien·ne·s et de la communauté éducative locale puisque les écoles ont dû rester fermées près de 4 mois.

Les classes ont pu reprendre en début d’année 2020, et les comités ont alors repris leurs activités.
Le Lycée Fritz Pierre Louis a ainsi organisé une journée de formation d’élèves référents santé, et l’Ecole Municipale de St Martin, une journée d’assainissement des infrastructures au mois de février à Port-au-Prince.

Les syndicats de l’éducation haïtiens, commençaient également à mettre en place des actions dans le cadre du projet. L’Union Nationale des Normalien·ne·s et Educateur·rice·s d’Haïti (UNNOEH) organisait ainsi en février 3 séries de conférences-débats sur les thématiques : « Salubrité : rôle des enseignant.es pour la sensibilisation à un environnement salubre » et  « Comment un environnement scolaire sûr peut-il avoir un impact positif sur la santé mentale des enseignant.e.s et des apprenant.e.s ? ». En présence de 110 personnes, ces échanges ont conduit les enseignant·e·s à exprimer leur volonté de porter ces sujets santé à l’attention de leurs collègues dans leur environnement scolaire respectifs.

L’UNNOEH indiquait par ailleurs son ambition d’utiliser les résultats de ces activités afin d’aborder structurellement la question de la santé au sein du système éducatif haïtien. Notamment en plaidant pour l’octroi d’une assurance maladie de qualité permettant aux enseignant·e·s de pouvoir se soigner convenablement.

Mais la pandémie est venue une fois de plus bouleverser le quotidien de la communauté éducative locale.

Les écoles de nouveau fermées pendant plusieurs mois, les activités du projet SACHA ont été ralenties. CEMEA-Haïti, en charge sur place, s’est toutefois attaché à maintenir le lien avec les membres des comités. Elle a ainsi partagé avec eux des informations, des outils pédagogiques et des liens utiles leur permettant de s’informer correctement sur la situation sanitaire.

Alors que le déconfinement se généralise progressivement dans le pays, il s’agit à présent d’organiser la reprise efficiente des activités du projet dans le contexte délicat de la COVID.

Réouverture des écoles et perspectives pour les comités

Haïti est toujours confrontée à la crise sanitaire conséquence de l’épidémie de COVID-19 qui continue de s'intensifier semaine après semaine. Les mesures de confinement générale ont été levée et la réouverture des écoles a eu lieu les 10 et 17 août derniers sur l’ensemble du territoire. Le climat social et politique reste toutefois tendu avec notamment des mouvements sociaux portés par l'opposition politique et des mobilisations des syndicats de l'éducation.

Le RES est en contact régulier avec CEMEA-Haïti qui malgré le ralentissement des activités imposé par la situation, CEMEA-Haïti a su entretenir les rapports avec les participant·e·s du projet via les canaux digitaux et a dernièrement organisé une réunion d'information en présentiel.

Les référents des comités du projet ont exprimé leur inquiétude face à cette rentrée des classes qu’ils jugent prématurée. Aucun accompagnement de la part du Ministère compétent n’a été prévu, alors qu’il est par exemple demandé aux établissements de n’accueillir que 20 élèves maximum par classe pour respecter la distanciation sociale. Cette directive pose un problème majeur car certaines classes peuvent compter jusqu’à 80 élèves.

Limiter la classe à 20 élèves demande d’établir un système de roulement qui selon les membres des comités aura pour conséquence que les élèves ne pourront assister qu’à 10 jours de cours au total.
Bien insuffisant compte tenu du fait que cette reprise devra se solder en novembre par les examens de fin d’année des élèves. En si peu de temps d’apprentissage, et après plusieurs mois sans école, il leur sera impossible d’avoir le niveau requis.

Autre point d’inquiétude, les dispositifs de protection contre le Covid inexistants. Les écoles participant au projet SACHA sont des écoles publiques, elles ont donc peu de moyens financiers et matériel pour faire face à la pandémie. En l’absence de soutien des autorités elles se retrouvent démunies, d’autant que selon les membres des comités,  beaucoup de parents n’achètent pas de masques à leurs enfants estimant que c’est à l’Etat de le faire dans le cadre du renvoi des élèves sur les bancs de l’école.

La réunion des comités et des porteurs du projet a donc été l’occasion de discuter des mesures qu’il leur est possible de mettre en place avec leurs ressources, pour aider à réduire les risques de transmission de la maladie. Plusieurs solutions ont été envisagées, comme la constitution de groupes d’élèves passant chaque matin dans les classes pour rappeler l’importance du respect des gestes barrières. L’un des établissements, l’école municipale Dumarsais Estimé a également organisé une journée de prévention et d’hygiène contre le COVID-19, le 21 août dernier. Les élèves se sont vus remettre des masques et ont participé à des activités de sensibilisation et des ateliers lavage des mains. 

D’autres réunions des comités et de CEMEA-Haïti sont prévues dans les semaines à venir afin de déterminer la mise en place et la conduite des prochaines actions. Une enquête est également prévue afin de recueillir des informations sur la santé et le bien-être des participant.e.s au projet et leurs attentes. Enfin le RES prévoit de produire et mettre à disposition des éducateur·rice·s et membres des syndicats, des vidéos de formation sur les sujets de promotion de la santé et de la protection sociale.